Dessiner de beaux endormis

Sous l’impulsion de mon amie Maryline Mangione, j’ai commencé à dessiner les endormis dans les wagons de trajets ferroviaires. Le train est pour la plupart d’entre nous, un cadre suffisamment sécuritaire pour se laisser aller à l’endormissement. Croquer des portait dans le train c’est saisir ce moment où la vigilance est relâchée, où on se détend dans le calme d’une voiture propulsée à 200km/h.

Dessiner de manière furtive, essayer de ne pas se faire prendre. Capter au plus vite des bouches qui s’ouvrent, des têtes qui tombent, tels sont les plaisirs de cette pratique. Je ne me suis faite prendre sur le fait qu’une fois.

En 2015, j’ai exposé avec Maryline dans un restaurant grenoblois. Nos carnets pendus aux murs, témoins de tous ces moments croqués à vive allure.

Flyer réalisé par Maryline

Note d’intention:

Il y a quelques années, bien des années maintenant, je découvrais Yasunari Kawabata. C’était peut-être même le premier auteur japonais que je lisais et j’ai eu un beau choc émotionnel à la lecture de « Les belles endormies ».

C’est l’histoire  du vieil Eguchi, soixante-sept ans qui en poussant la porte d’une mystérieuse demeure japonaise, sait juste qu’il va passer la nuit auprès d’une jeune fille endormie, plongée dans un profond sommeil par un puissant narcotique qui garantit son inconscience pour la nuit. L’expérience le trouble certes, tant l’inconscience de l’adolescente le prive d’un quelconque échange, mais rapidement les souvenirs et les sensations affluent à la faveur d’une odeur corporelle, la position d’une main, le galbe d’un sein aperçu sous la couverture…quantité de petits détails qui trouvent un écho dans sa mémoire. Lui qui venait là sur les conseils d’un ami par curiosité, persuadé de ne pas faire encore partie  » des clients de tout repos « , de ne pas être  » un vieillard qui déjà a cessé d’être un homme « , se retrouve submergé par des souvenirs agréables des femmes qui ont marqué sa vie, il se laisse alors aller à de subtiles réflexions sur l’existence, la mort; comme un voyage au cœur de lui-même, suscité par la présence passive d’une jeune beauté.

Au-delà du style et de la culture japonaise, de la beauté et du dépouillement de la langue qui transparaissent dans ce livre, ce sont les thèmes de l’inconscience, de la mort, qui m’ont marquée. Cet assoupissement qui nous plonge dans l’inconscience et révèle notre fragilité. Ces passages de veille à sommeil, de sommeil à mort. Depuis quand je prends le train, je guette les passagers assoupis pour les croquer.

Maryline Mangione

Publié par Vanessa Lysakoune

Rationnelle de métier et sensible à tous les arts, je danse sur deux pieds et je dessine à deux mains.

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